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Personnages et création d'univers : Analyse de la force des jeux japonais (2/4)

Posted by yahiko00, in Game Design 24 July 2013 · 282 views

Cet article est une traduction autorisée de la deuxième partie de celui-ci : Characters and Worldbuilding: Analyzing the Strength of Japanese Games (Zack Wood)
Toutes les illustrations qui ne sont pas celles de l'auteur relèvent du droit à la courte citation (article L.122-5 du Code de propriété intellectuelle)

Les personnages japonais : plus que "mignon"

Quiconque a visité le Japon peut vous dire que les personnages apparaissent partout : sur les panneaux d'affichage, à la télévision, sur les vêtements, sur les trains, dans l'alimentation (et pas seulement sur l'emballage, souvent à l'intérieur aussi sur la nourriture) - à n'importe quel endroit imaginable. Vous pouvez même les trouver dans des situations qui en Amérique pourrait être considérées comme un peu inappropriées, comme sur un dépliant qui invitait à quelque chose comme « Réduisons le nombre de suicides ! » avec un garçon et une charmante créature verte levant leurs poings avec détermination tout en souriant.






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Fig. 2 Le Train Pokémon



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Fig. 3 Coffret repas à la sauce "Hello Kitty"

En Amérique, les personnages japonais comme Mario, Hello Kitty, et les nombreux Pokémon sont, bien que populaires, parfois dénigrés pour leur côté infantile ou simpliste. Personnellement, j'ai toujours eu un petit faible pour eux, mais je ne pensais pas qu'ils avaient davantage qu'une esthétique que j'avais été amenée à apprécier. Je ne savais pas à l'époque que ces personnages exercent une grande influence au Japon, à la fois économiquement et comme des acteurs incontournables des médias grand public tels que les jeux vidéo.

La forte demande dans la production de personnages constituent ce qui est essentiellement une industrie du personnage ; les entreprises du jeu vidéo, de l'anime, du manga, et des produits dérivés travaillent ensemble en étroite coordination pour créer des spin-offs (NdT : histoires alternatives), les croisements, et divers produits basés autour de ces personnages populaires. C'est ce qu'on appelle le « mix média » au Japon, ou parfois le « transmedia storytelling » (NdT : littéralement "la narration transmédia") en Occident. Grâce à ces partenariats, un personnage de manga à succès, par exemple, peut au final générer beaucoup plus d'argent que les ventes même du manga d'origine.

À la Kyoto Seika, mes camarades de classe étaient très conscients que la création de personnages populaires était une partie essentielle du processus de décision dans un manga, et, comme vous pouvez l'imaginer, au Japon, les concepteurs de talent de personnages sont très recherchés. Il y a des artistes comme Kosuke Fujishima de la série des RPG « Tales » (NdT : de « Tales of Phantasia » à « Tales of Vesperia ») et Yoji Shinkawa pour Metal Gear (un ancien de la Kyoto Seika), qui ont obtenu la renommée et la reconnaissance en grande partie grâce à leur travail de conception de leurs personnages. Le travail de tels artistes est présenté dans des expositions, ce qui permet aux intéressés de pouvoir vendre d'onéreux livres d'art de leurs esquisses et de leur dessins.

La Création des personnages japonais

Quelle est alors la particularité de ces personnages ? Quelles sont les qualités, si elles existent, qu'ils partagent ? Certaines personnes peuvent être familières avec le terme « kawaï », qui est généralement traduit par « mignon », et est souvent utilisé pour décrire les personnages. En fait, cela ne se résume pas simplement au fait d'être « mignon » ; Selon moi, les personnages kawaï sont expressifs, attachants et "facile à lire". De grandes têtes et de grands yeux, des dessins simples et colorés, et des réactions émotionnelles exagérées font partie de ces éléments stylistiques récurrents des personnages kawaï.

Un terme moins commun mais tout aussi important est « sonzaikan », qui se traduit littéralement par "le sentiment que quelque chose existe". En termes de personnages, cela signifie qu'ils semblent réels, pas nécessairement qu'ils sont uniquement semblables à de vraies personnes avec des personnalités complexes, mais plutôt qu'ils donnent une impression d'être plein de vie, et incitent le spectateur à avoir une réaction émotionnelle. De cette façon, les gens peuvent développer un lien personnel avec leurs personnages préférés, presque comme s'ils étaient de vrais amis.

Dans la pratique, comment les concepteurs font ce genre de personnages ? Ian Condry, un spécialiste de la pop culture japonaise, décrit un exemple dans son article, « Anime Creativity: Characters and Premises in the Quest for Cool Japan » (NdT "Créativité Anime : Personnages et lieux à la recherche du Japon cool"). Il y interroge m&k, l'équipe de conception qui a créé les personnages d'une série animée populaire appelé « Dekoboko and Friends » (NdT : "Dekoboko et ses amis").

Ils ont développé les personnages en "auditionnant" environ 60 d'entre eux, ce qui a consisté à en dessiner un large éventail puis à sélectionner. "Nous avons écarté les personnages qui étaient dans la moyenne, et avons visé à la place ceux qui étaient d'une certaine façon déséquilibrés", ont-ils expliqué... Les créateurs n'ont également pas commencé par l'image visuelle du personnage, mais ont raisonné en termes de saveur caractéristique d'un personnage (mochiaji) ou de compétence spéciale (tokugi) ... "La personnalité (Kyara) précède le personnage lui-même, évoquant le sentiment d'une sorte d'existence (sonzaikan) ou force de vie (seimeikan)"... Quand m&k sélectionnèrent leurs personnages parmi les nombreux qu'ils avaient auditionnés, ils privilégièrent les extrêmes : un personnage extrêmement timide, un autre très rapide, un autre étant une femme élégante et plus âgée chantant de grandiloquentes chansons traditionnelles, ou un autre si grand qu'il ne peut pas passer par la porte.

En d'autres termes, chaque personnage est défini par un concept simple, qui à son tour détermine à la fois son caractère et son apparence. Le résultat est que, bien que simpliste, chaque personnage donne un sentiment de sympathie et de réel, comme en témoignait la popularité de l'émission.


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Fig. 4 "Dekoboko and Friends"

Ce que sont les personnages : Les personnages dans les jeux
Dans son blog de game design « What Games Are » (NdT : "Ce que sont les jeux"), Tadhg Kelly y explique le rôle et la fonction des personnages dans les jeux vidéo, et en se basant sur son analyse, les personnages à la japonaise en sont de très bons exemples.

Tout d'abord, cela permet de mieux comprendre son point de vue sur le rôle de la narration dans les jeux vidéo. Dans son message « Des personnages jouables et de l'expression de soi », Kelly explique ce qu'il appelle « le storysense » (NdT : littéralement "la perception de l'histoire"):






« Le storysense » est une approche narrative qui s'appuie sur la création d'un univers intéressant, sur un ensemble fait de fils et de bouts d'histoires qu'il est possible d'explorer, sur une approche minimaliste de la notion d'objectif, et se dispense donc d'une trame scénarisée et d'un développement des personnages. Cette approche considère l'histoire comme une musique de fond durant jeu, de telle façon que le joueur peut ou non y participer, c'est comme il le souhaite. Il n'y a pas de temps de perdu à récompenser inutilement le joueur pour s'être bien identifié à son personnage, et les seules récompenses sont celles au premier degré - à l'image du jeu. Il n'y a pas de création élaborée de personnages, ni de tentative d'introduire du sens inutilement, ni de sentimentalisme pour émouvoir le joueur.

C'est la raison pour laquelle il explique dans « Création de personnages » que les personnages dans les jeux n'ont pas besoin d'un développement traditionnel à travers une histoire :


La modélisation d'un personnage n'est pas la même chose que le développement d'un personnage. Le développement du personnage dans une séquence narrative est un processus long et complexe, mais dans un jeu c'est complètement en contradiction avec qui est nécessaire de réaliser. L'art de modéliser des personnages est celui de donner une impression de ce qu'ils sont dans leur totalité, car ils ne sont qu'une partie d'un portrait.

Un personnage de jeu doit être modélisé dans les grandes lignes, de sorte que c'est au joueur d'aimer ou de détester à son propre rythme. Le lui retirer, ou imposer une orientation au joueur, alors sa sympathie de principe peut rapidement tourner à de l'antipathie ou à l'ennui.

Comme il le résume dans son message sur le « Développement de personnages », « c'est à l'univers du jeu de se développer et les personnages sont (pour la plupart) seulement des ressources qui s'y trouvent ».

Les personnages japonais, avec leur impression de réel (sonzaikan), et les personnalités simples mais charmantes (comme les personnages de Dekoboko et de bien d'autres), me semblent être tout à fait adaptés pour ce genre de rôle. Davantage que des personnages physiquement et émotionnellement réalistes, les personnages kawaï simplifiés et stylisés contribuent à donner vie à l'univers du jeu pour le « cerveau artistique » sans pour autant détourner le « cerveau joueur » d'essayer de gagner à travers de trop nombreux dialogues ou cinématiques.

Prendre soin des personnages

Compte tenu de l'importance des personnages en termes de gameplay et d'intérêts financiers autrement plus importants, il ne faut donc pas s'étonner du plus grand soin qui est apporté à la gestion de l'image des personnages célèbres et de leur utilisation. J'ai été d'ailleurs personnellement surpris en découvrant qu'il existe toute une société, appelée Warpstar, consacrée à la gestion de Kirby. Warpstar a collaboré avec HAL Laboratory, par exemple, dans la fabrication de « Kirby's Epic Yarn » pour la Wii. Dans ce cas précis, les concepteurs, de façon assez surprenante, ont pu passer trois longs mois à perfectionner l'apparence de Kirby.

Cette attention particulière aux personnages peut également être vu dans des entretiens avec l'équipe qui a réalisé « Zelda : Skyward Sword ». Les concepteurs y débattent même du travail pour faire les ennemis kawaï, afin de leur donner « un peu d'humanité », pour au final faire que vous les appréciez alors même que vous voulez les vaincre.

Je tiens à souligner ici que kawaï et sonzaikan ne sont pas inséparables, mais ils vont souvent de paire dans le cas du Japon. Kawaï est certainement une part importante de ce qui donne l'impression aux personnages japonais d'être vivant et réel, mais j'imagine qu'il existe d'autres approches pour rendre également vos personnages sonzaikan.

La troisième partie en français est disponible ici : Personnages et création d'univers : Analyse de la force des jeux japonais (3/4)




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